Ca'Canny ou Pas le moindre

Ca’Canny ! ou Pas le moindre !

 

1

 

On nous a empêché de pointer et de faire not’ job au lab, mais nous, on va pas abandonner nos r’cherches qui nous ont dj’à d’mandé beaucoup de travail. Nous avions la gueule marbrée, et nous étions las, las, las, las des mufleries patronales du lab. Nos subventions étaient tombées à 43 % et on n'passait plus pour des finauds de première. C’est parce qu’en face, ils étaient en train de gagner, qu'on ruminait. Alors nous on se faisait coud’ le bec. C’est qu’il fallait bien qu’il y ait quelqu’un pour essuyer le fiacre, et payer pour le garde-champignol. Si le directeur avait pas fermé la porte d’accès alors p'tèt que ce foutu programme qu’on était en train d’travailler dessus n’aurait jamais tout bousiller nos engins. Alors oui, on dit que les autres gars du lab, section 7, se sont plantés, et que maintenant, on est obligé de travailler à partir de vieux bouquins d'Herrenschmidt, depuis qu’ils ont tout cassé nos machines. Comment qu’on travaille sans machines et sans subvensions ?

Alors qu'on avait fini de donner le dernier coup de fion à nos flanches, qu'nous on a décidé d’aller sur le terrain, qu'on va aller creuser. Fini les bouquins. Sur une invitation d’un confrère de l’histoire ancienne, c’est au turbin qu’on s’est mis, là bas en Irak, ou Uruk comme i disaient dans le temps. I’ zon fait une trouvaille I parrait. I z’on la piste du tout premier code de l’histoire, un document incroyab’. Vu qu’le lab était fermé, on en avait bien du temps pour se distraire. Alors pour se changer le crâne, on a laissé nos machines toutes cassées et on a pris des pelles et des p'tits pinceaux, on a gratté un peu et là, c’est là qu’on les a aidé à trouver la partition. C’était une belle partition bien conservée, avec les ptits bords qui s’effilochent, parce que c’était une très vieille partition, les datations ont dit, quoi… les datations ont dit quequ’chose comme sept mille ans avant notre ère. Qu’est-ce qu’on était content de tomber sur ces trois beaux calculi. [les bulles-enveloppes constituent deux group', égaux en nombre : c'lui des bulles qui portent des signes sur la surface, c'lui des bulles qu'en portent pas ; toutes ont la forme d'bourses en argile, à peu près rondes, creuses, et contiennent ce qu'on appelle des calculi (...) ] Cette partition toute neuve qu’on avait trouvé là, même si elle date pas d’hier, on pouvait bien tout y lire. Y avait des cônes et puis des pyramides et des cylindres, c’était joli comme tout. On sentait bien qu’i s’étaient appliqués les gars qu’avaient fait ça. C'tait comme ça :

 

pyramide pyramide pyramide cylindre cylindre pyramide

cylindre cylindre pyramide pyramide pyramide

cylindre cylindre cône cône cône cône cône

cylindre cylindre cône cône cône cône cône pyramide

pyramide pyramide pyramide cylindre cylindre pyramide

pyramide pyramide cylindre cylindre pyramide pyramide pyramide

pyramide pyramide cône pyramide cône cône cône cône

pyramide cylindre cylindre pyramide

cylindre cylindre pyramide pyramide pyramide

cylindre cylindre cône cône cône cône cône

pyramide pyramide cône cône cône cône cône pyramide

pyramide pyramide pyramide cylindre cylindre pyramide

cylindre cylindre pyramide pyramide pyramide

cylindre cylindre cône pyramide cône cône cône cône

 

2

 

On a rédigé un ptit papier pour les rapports en langage de l’ancienne époque, bien écrit tout comme ça :

 

Les premières représentations abstraites de la pensée humaine sont ainsi figurées sous forme mathématique, la première écriture est numérologique. Il n’y a pas eu pour origine un mot, mais un agencement divers de chiffres, d’images, d’informations symboliques. L’homme n’a de cesse de chercher des moyens de représentation pour comprendre ce qui est insaisissable, pour représenter l’irreprésentable. Quel symbole pour l’invisible ? Dans les sociétés humaines émergentes, le développement de ces formes d’écriture est avant tout lié à des nécessités telles que l'échange et le transport d’informations, ainsi qu’à leur pérennisation. L’écriture, c’est la matérialité de cet échange d’information. On nous dira : « L’écriture est un moyen de communication qui représente le langage à travers l'inscription de signes sur des supports variés », mais l’écriture n’a pas besoin de langage pour s’écrire. Nous pourrions réduire l’écriture à cette stricte définition : une représentation d’une succession d’informations. Les mathématiques sont écrites sans langage, c’est-à-dire sans images derrière ce qu’elles représentent, mais elles sont information. Elles possèdent leurs propres syntaxes, leurs règles, et leurs exceptions. Elles n’expriment pas une pensée, mais sont informationnelles, et également utiles. La numération existe sans l’homme, celui-ci n’a fait que la nommer.

 

Pour nous, c’tait d’abord sans intérêt aucun. Et puis j’ai compris, ptètre en rentrant d’débauche solitaire et nocturne que s’tout premier code était ptètre utile à mon boulo d’lab. Après, moi j’ai pensé qu’on avait pt'être pas besoin des machines et pas besoin du lab pour travailler. J’ai rassemblé tous mes pétrousquins rêvasseurs et je leur ai dit de se magner le cul hors d’Irak, on s’en est retourné là-bas chez nous. On a récupéré tout plein de livres au lab, fait un peu le ménage sur les machines cassées pour récupérer nos données qui s’étaient éparpillées dans la tatouille. J’ai repris mon turbin sur le job que j’devais rendre pour l’institut avanc’les subvensions soient coupées net, les bougresses. Ct’ait somme toute un travail de labiste comme un autre, manipuler deux trois pipettes et acides aminé pour chercher la solus à une maladie incurrable parmis des tonnes du genre, le boulo qui rend dingo celui qué pas l’plus passionné. Donc voilà, on se retrouve avec ce code ancien, et je me dis que le virus de cte foutu maladie c’était rien que d’l’ADN bourré d’antisens et d’ambisens et que si ya du sens dans c’t’ADN c’est qu’i peut bien marcher comme un code, et s’écrire comme un langage.

 

Puis quequ’temps après ça, y avait un monsieur qui m’a dit que not’ papier lui avait bien plu, surtout venant de la part de labistes en biologie comme nous autres. C’était un bien classe monsieur, avec un chapeau d’feutre gris et un peu chauve, parce qu’il était plus tout jeune non plus. J'me souviens plus trop comment il était arrivé là mais i s’est présenté comme un scripteur, un m’sieur qui pratique le verb, qu’il travaille sur du papier comme on l’a fait et avec des mots. Jlui donne un rendez-vous au lab pour vérifier sa gouaille et on a discuté d’choses bien intelligentes tout en réparant mes machines, on a fait la philosophie des choses, on a parlé du subjectif et puis aussi du sujet un peu. On a dit que le virus hé ben s'il est exempt d’images, il n’est pas exempt d’informations. Comme la partition. Que son impact est direct, et concret. Et puis que sa grammaire est simple. On a même essayé de la conjuguer cette bête-là.

Elle s’déclinaine quoi. C’est pas qu’on peut dire que c’es un ensemble de lois bien distinctes.

On s’rend compte qu’au contacte d’la pyramide, le cylindre mute en cône. Et vice versa :

 

pyramide pyramide pyramide cylindre cylindre pyramide

cylindre cylindre pyramide pyramide pyramide

cylindre cylindre cône cône cône cône cône

Devient

 

ABBCCA

CCBBB
CCDDDDD

 

Donc, s’qu’i nous fait dire qu’une fois introduit dans nouvel environnement, comme quand intervient le C, le code modifie TOUJOURS ce dit-environnement, ou le contexte - qui dit si bien le scripteur ! Le code, du virus ou d’la partition, tout pareil, il réécrit les informations suivante dans la chaine en y imposant sa déclinaison. Pour le monsieur du verb, l’idée humaine produit la mutation de la pensée humaine, c’est ça qui mute, alors que l’information portée par le virus produit la mutation de la cellule contaminée, le futur contexte quoi. Alors bon même ça fait un peu théorique tout ça, mais ça nous a permis d’avancer sur le sujet.

 

On pouvait pas se défaire de notre AVERSION pour les merles de la politique. C’tait comme ça. Faut ben ! Plus aptes nous étions a r’lâcher le virus plus aptes nous étions à préparer l'éclosion de la société galbeuse où y aura plus ni gouvernement, ni capitalos. Parce que ce bonhomme là, ce monsieur au p’tit chapeau, c’tait le bonhomme du verb, et associé au lab, le verb, i peut faire plein de choses. Donc on a fait l’pacte qu’au lieu de proposer l’vaccin du virus qu’iétait mon turbin d’avant, ça serait le code modifié de celui-là même qu’on balancerai dans la nature. Ensemble. Au lieu d’trouver une solution pour tout le monde, on a aggravé la substance ! En pigeant qu’on pouvait réecrire cette bête malveillante à not’ guise et lui faire dire s’qu’on voulait dans sa composition même, la porte s’était fait la malle et la fenêtre s’est ouverte à tout jamais ! Le not’, de virus, on l’a bien pensé. Il est polymorphe, il possède une signature variab’. Et pis le nôt’, il est pas vraiment biologique, pas vraiment informatique, pas matériel mais quand même. En s’inspirant d’la sacrée partition, on a réussi à modifier à fond le virus pour qu’il puisse écrire des vrais mots d’hommes tout seul dans la pensée d’humains. C’était tout bien codé, invisible !

 

3

 

Au lab on l’associe au suc, au jus, aux humeurs, à la bave du limaçon, à la semence des animaux, des fluides de toute sortes, bah oui c’est parce que VIRUS ça vient de VENIN, en latin. Ça la hure, les grand'dla r’cherche en langue, i’ savent bien. Du coup, venin, pharmakon, pharmakon, virus. C’qu’on a trouvé avec le monsieur c’est que le virus il peut se reverser, il est réversible quoi. On d'venait de plus en plus enragés, le monsieur du verb parlait bien dans ses discours tout esseulé la nuit farci de liquides et d’substances :

 

− ...Foutus Libéraux ! Oh comme il est devenu important de réintégrer notre subjectivité, oh Jésus !... [tendant une canette de Coca-Cola] ...Ouais, Catch the Wave ! Il y avait comme quelque chose d’étrange, quelque chose qui tournait pas rond à la synthèse de nouvelles protéines, elles sont différentes, votre amour disparaît !…

 

Mais c’tait pas les protéines qu’on synthétisait vraiment, c’tait du mot, on travaillait la protéine comme on révisait not’ Bescherelle, on lui faisait dire des phrases, et puis on voyait sur les cobayes comment ils allaient d’entrain se répéter les mots les uns les autres. On travaillait sur la transmission d’ces bribes de mots par le virus. On travaillait tellement qu’on savait même plus vraiment si on travaillait et sur quoi. Cte malin subterfuge du virus-langage c’est tout pareil que vos systèmes-de-communication tout modernes et sans âme. Alors bah comment s’écrit le virus vous me direz ? Ct’organique, tactile, ça passe par le toucher comme qui s’est pas lavé les mains quant i sort des latrines puantes et qui te refile ça coulante. C’est pas très bon pour le pote à qui tu serres la mimine. Not’ message c’est le même topo, donc si t’as la main dégueulasse l’message s’ra toujours mauvais mais si le transmetteur et tout beau parfumé de bonnes intentions i sera tout bon. La barre métallique du métro, l’siège de bus, une poignée de main, la salive, le sang, l’urine, les sécrétions en tout genre, mais sans distinction entre public et privé, le virus est partout. Partout, surtout là où il y a du passage. Le virus s’accroche, se répand comme l’graffiti, c’est rumeur, il se colle comme une décalcomanie, comme un bout de ruban adhésif ramassé par la semelle, que vous essayerez de refourguer à vot’ voisin. Il est ce qui est transmis, mais pardi, il n’est pas le moyen de transmission. Il s’écrit, point. Le virus ne juge pas. Déjà contaminé ? j’y vais, on verra bien. Il n’existe pas de barrière au virus, car si vaccin il existe, si cure on prodigue, entre temps, il a bien fait d’aller contaminer ailleurs. Mais le truc paradoxal du virus c’est qu’i contribue à sa propre disparition. Parce que tu vois, chaque mutation peut être une menace pour l'organisme qui l'accueille, et devient une chance pour le virus de contaminer d’aut’ organismes. Lui il est pas immobile, il doit se déplacer, vite. Continuer de perpétrer son écriture au-delà du cadre dans lequel il vient de s’installer. C'te micro-unité d’information là doit voyager ! C’t’un nomade, et un nomade pressé. Le virus, il est furtif, comme il a échappé au garde-champignol i peut nous échapper aussi alors faut bien faire gaffe.

 

4

 

Nous on a compris que quand les nouveaux médias ont dématérialisé l’instance contact de la communication pour éradiquer la contamination biologique, c’était que la contamination par l’information était à son apogée. Ils ont bien voulu nous fourrer le siphon ! Ils voulaient avoir le contrôle des informations et du verb’ ! Pour pouvoir contrôler l’information, il faut pouvoir contrôler son mode de diffusion alors c’est ce qu'i zavaient mis en place avec la radio, les journaux, et la télévision. Une autre manigance des enfroqués v'l'a ti ! Not’ virus est horizontal, chacun produit du verb, qui peut-être relayé, modifié, commenté, augmenté par tous ! On a fait qu’l’écriture du virus soit conviviale, pas mauvaise ! Elle établit un dialogue entre tous ses destinataires ! Not’ virus est éminemment social. On a réussi sans faire de magnes, ni d’épates à r’produire artificiellement, sans passer par la machine, sans passer par l’automate, à reproduire ce que vous jugez comme la vérité : le BUZZ. Not’ virus et comment qu’i s’écrit au travers les mots d’la langue, est plus fort que tous vos tweets, et puis toutes ces choses déjà un peu passéistes : share, reblog, like, retweet jusqu’à l’infini. La transmission automatique des 140 signes, plus quelques # ? VIRUS ! Quand ils ont dit nouveaux médias, bah nouveau c’est dj’à obsolète. Et toutes ces vidéos virales, ces tweets viraux, ces mèmes, téléphone, internet, internet sur le téléphone, téléphone sur internet, avec not’ virus, passent à la trappe. Ce qui reste, c’est le connectable, et ça not’ virus s’en sert, il est partout là ou vous étiez connectés. Chaîne de propagation par contact direct, multipliée, accélérée. L’inter-connectivité des usagers sur le réseau favorise la contagion ! Toutes les informations qui y sont échangées, même si elles ne sont pas exclusivement de l’ordre du verb s’inscrivent dans une chaîne symbolique de signification, comme il dit bien l’homme au chapeau:

 

− Le virus et ses perpétuelles mutations outrepassent son inscription dans cette chaîne. Il n’est jamais déterminé par l’avènement du sujet et donc ne peut effectuer de coupure dans ces chaînes de langages. Les usagers sont sujets, et chaque sujet-homme rompt la chaîne de propagation du langage qui le relie aux autres hommes justement parce qu’ils s’inscrivent dans un rapport temporel au langage. Ils sont dépendants de ce qui les précède, et de qui leur est contemporain. Mais cette blessure faite au langage par l’homme cicatrise lorsque intervient l’imaginaire.Tout comme les machines pensantes, le virus ne développe aucun imaginaire et n’est donc jamais sujet. Le virus traverse les sujets. Il passe par des chaînes de propagation amorales, se libérant de la monologie du langage. Il écrit des boucles, il sample, et fait se recouper ses écritures, il est libre du chemin qu’il emprunte - si contact il y a. Le virus possède cette capacité à brouiller les différentes instances qui constituent son écriture. Le porteur, et le message, et le destinataire, et le porteur suivant. Le sujet est multiple chez le virus, son écriture traverse tous les protagonistes qui se trouvent placés devant sa route, ses routes.

 

Les sujets du virus, comme sujets d’une maladie ! Ça c’est moi qui l’dit ! Et puis tous ces sujets, sont devenus des sujets d’une longue phrase écrite collectivement, celle de not’ virus. Le contact est positif ! Multiplions les rencontres ! Multiplions les contacts !

 

5

 

Alors on l’a relâché, not’ virus, comme celui qu’l’e garde-champignol avait relâché dans notre lab’ un peu plus tôt. La contamination était immédiate. I’sont tous mis à parler ensemble et n’importe comment, pas comme avant, et puis ils parlaient entre eux à voix haute mais aussi sur les nouveaux médias, dans les machines, on a réussi ! C’était un peu tout azimut au début, il y avait pas trop de régulation dans tout ça, mais ça a marché. Comme not’ virus était écrit à l’ancienne par l’msieu du verb, il y a pu de fautes de langage ni baragouinage, juste une cacophonie savante qui font s’soulver les foules qui râlent maintenant comme des gens qu’en ont marre du tirage à cul conscient. Et pis nous, on restait anonyme derrière la kyrielle de bons sentiments qu’on avait réussi à faire naître, et dam, quoi de drôle ?

 

Ca'Canny a été écrit en 2016 pour la plateforme de publication en ligne Hunted By Algorithms

sur une invitation de Jeff Guess et Gwenola Wagon