Conquiere, L'irradiation Blanche, Le motif Noir

" Déclencher l’agitation, du côté de la médecine, des sciences biologiques et physiques, du côté de la communication, du pouvoir, et du contre-pouvoir. Déclencher l’agitation au travers une seule et même forme : l’épidémie virale ! Et si ce schéma viral s’oppose aux modes de transmission simples, c’est qu’il est explosif, exponentiel. Plus rapide que l’entendement humain, universellement observable, son modèle historique : la peste. Mais aujourd’hui, revêtu d’aspects plus singuliers, il opère particulièrement dans le champ des échanges sociaux. Ces formes inédites de la propagation de l’information avec ses manifestations de violence et d’enthousiasme surenchérissent avec les grandes paniques d’autrefois. Système de santé, nouveaux médias, néo-fanatisme politique ou religieux : l’information se propage de façon instantanée, et universelle. Mais qui désigner comme bouc émissaire ? Qui considérer comme le porteur originel ? Dans une société ou l'individu se met à nu, se confie intimement, dévoile son corps, ses opinions, sur la toile (réseaux sociaux), à la télévision (reality-shows, talk-shows), dans les médias (confessions, autobiographies, interviews), où le culte de soi – de ses plusieurs soi -, l'hédonisme ambiant, la sur-exposition, l’individu s'expose à l'infection, à la contamination, au virus.

La société désireuse de contact humain, réfractaire à l'anonymat, société du qui-suis-je (ou qui veux-je-bien-paraître) propage le virus épidémique. Force centrifuge de la transmission, de l’irradiation, de la dispersion. Le virus est impersonnel, nous sommes tous le patient zéro, tous porteur potentiel. Mais alors quelle place pour le sujet ? Comment déclencher l’agitation ? Comment calmer l’émeute ? De quelle façon les nouvelles logiques de contamination permettent-elles un nouveau type de contestation ? "

Conquiere, L'irradiation Blanche et Le Motif Noir sont trois volets d'un essais qui questionne tout autant la transmission de l'information, le langage et leurs liens avec le pouvoir et le contrôle. Quelques extraits pour mettre la puce à l'oreille :

" SUC, JUS, VENIN, POISON, PUANTEUR ET INFECTION

 

Le mot virus, du latin venenum ou venin, dérive également du latin Venus, qui donna son nom à la déesse, mais qui signifie également amour et charme. Il semble avoir désigné dès ses premières occurrences un philtre d’amour, puis par la suite un poison. Si le philtre d'amour possède cette ambiguïté d'être à la fois maléfique et bénéfique, c'est que son effet ne relève pas du désir de son destinataire, ni de son récepteur. L’étymologie du terme pose déjà la question de la réversibilité du mot virus - il porte en lui les bienfaits de l’amour, mais également les maléfices du poison - et donc de son effet. En est-il de même pour l’organisme auquel le virus est associé ?

 

Les virus comme entités biologiques se définissent par leur incapacité à se multiplier par division et doivent, pour cela, envahir un organisme hôte, souvent une cellule, dont ils utilisent le métabolisme et ses constituants afin de se répliquer – comme l'amour désiré qui suscite le besoin s'animer chez l’être cher au travers du philtre. C'est en l'observant au microscope électronique que des chercheurs ont identifié le virus comme une capside (la structure qui entoure le génome de l'ADN) entourée elle-même de récepteurs contenant des morceaux d'ADN et d'ARN. Le virus, une fois introduit dans une cellule hôte, se multiplie en développant une forte probabilité d'erreurs, provoquant ainsi des mutations. Chaque mutation peut être une menace pour l'organisme qui l'accueille, et devient une chance pour le virus de contaminer d'autres organismes.

 

Familière, la notion de virus existe avant tout dans le domaine de la médecine et de la biologie. Mais on la retrouve également en sciences cognitives pour décrire les transmissions entre les cerveaux ainsi qu'en informatique lorsqu’un ordinateur est « victime » d’un automate auto-réplicateur. Si le terme s’est élargi conceptuellement, ce n’est pas par abus de langage. C’est parce qu’en chacun des cas, le virus ne désigne rien d’autre qu’un support d’information qui mute en se répliquant. "

STIMULONS LE CONTACT FAVORABLE À LA CONTAMINATION PLUTÔT QUE DE LE NEUTRALISER !

" LA TACTIQUE CONTRE LA STRATÉGIE

 

De ces différentes approches subversives, il est question de démilitariser la « militance » en utilisant des pratiques relevant de la ruse et se différenciant de la Realpolitik - une gestion très diplomatique

de la paix. Il s’agit avant tout de créer des tissus de liens entre manières dissemblables et divergentes de contester l’ordre social. Re-connectons les pratiques politiques.

 

Remettre en cause la légitimité du pouvoir c’est rendre critiquable un état de fait non critiquable. Le triomphe d’une idée ne réside pas en sa justesse, mais dans la prise en compte des modes de réception de cette idée. C’est une analyse pertinente du milieu ambiant de sa diffusion qui va favoriser son accroche.

 

Il est nécessaire de faire le lien entre la forme d’action présentée et le processus dans lequel ses actions opèrent. Ce lien se fait par ce qu’on appelle de façon générique la communication. Communication entre les médias et les consommateurs, entre les institutions et les individus, mais aussi entre les sujets d’un même espace social.

 

Les technologies contemporaines qui favorisent les rapports instantanés reproduisent les rapports de pouvoir qui sont au fondement de notre vie sociale. Se soustraire à certaines de ces formes de dialogue et figures imposées de la communication c’est déjà contester l’ordre dominant."

" PHARMAKON : PRINCIPE VIRAL

 

« LANGUAGE IS A VIRUS ! »1 L’aphorisme de Burroughs est à prendre à la lettre. Pour lui, le langage est inséparable du corps qu’il investit. Nous sommes son hôte, et il s’exprime à travers nous, selon une instance supérieure. Mais c’est également au travers lui, et même au-delà de lui, que nous retrouverons notre subjectivité. Considérons le mot grec pharmakon : il désigne tout à la fois le poison et le remède. Comme le philtre d’amour, il est à la fois bénéfique et maléfique. L’écriture possède en elle sa propre altérité, son application et son absence. Et cette absence est absence constitutive car elle laisse la place à la contamination. Derrida emploie le terme de logique de parasitage. Pour ce dernier, le « risque » parasitaire est en fait « la condition de possibilité interne et positive du langage, la force même et la loi de son surgissement »2.

C’est ainsi que le langage trouve dans ses zones intermédiaires, indéterminées, son principe moteur. Il puise en son propre dehors, ce qui lui est étranger, autre. Cette notion de parasitage qui tend à penser le langage comme un virus présente bien le rapport de greffe qui s’opère

entre les mots. Ces greffes agissent comme des mutations de la machine langage. Il est un jeu d’apparitions et de disparitions parasitaires sans cesse mis en déroute.

 

Si le langage fonctionne sur un mode de contamination, alors le langage possède en lui-même son propre antidote. Pour guérir du virus, il faut avant tout le révéler, et ce par la manipulation du langage, la manipulation de l’écriture. Opérer cette manipulation c’est échapper le texte vers le dehors, c’est créer l’espace impossible du hors-texte. Rechercher l’endroit où l’écriture sera hors d’atteinte du contrôle. Une fois la primauté de la parole effacée, c’est à dire oublié le postulat de Jean concernant l’apparition du verbe ou de la parole et son rapport au contrôle, ne considérant que le mot pour lui-même, le texte devient un jeu de combinaisons et d’agencements infini, de fuite vers le dehors.

 

Cependant, l’intellect humain veut que nous conservions toujours malgré nous un rapport naïf au signifiant et à son référent. On ne peut annuler cette référentialité ni le sens inclus dans le mot, mais déplacer le problème sur la signification. Pour déconstruire les rapports traditionnels du langage, il faut construire un nouveau rapport de fiction à l’intérieur du langage, y introduire via l’écriture ce virus parasitaire. Envisager une re-territorialisation du langage en le considérant comme une surface mouvante composée d’une multitude d’unités soudées les unes aux autres. Et si cette surface est mouvante c’est parce qu’elle est linéaire, et donc temporelle. "

 

1 Selon le concept de William S. Burroughs, décrit dans son roman

Le Ticket Qui Explosa

 

2 Jacques Derrida, Limited Inc, Galilée, la philosophie en effet, Paris, 1990