trilogie souterraine - Sous le tunnel, la plage

Trilogie souterraine -

Sous le tunnel, la plage

 

Autant de consciences méprises, d’êtres encore inconnus, mirages lumineux et reflets dans l’obscurité. L’ascension jusqu’au sommet était fastidieuse, pour ne pas dire pénible. C’était un million et demi de marches en trop, de celles qui ne se comptent pas, celles qui sont courtes, sèches et qui conditionnent une marche saccadée. Prémices du boyau, les deux murs aux parois irrégulières encadraient l’escalade, et dispersaient le groupe en une ligne sinueuse et indistincte. Nous avions reçu, il y a quelques semaines, une note, une invitation. Se poser la question du devenir d’un groupe.

 

De trois, nous sommes devenu soixante, ils sont devenus soixante, pour un seul échange. Similaire peut- être à ce que nous avions déjà pu vivre ensemble, mais la descente, et les rasades étaient plus denses, plus toxiques encore. L’engouement du groupe, mû par un désir profond de partage, par une soif nouvelle d’expérience encore plus abyssale, c’est vers La Plage qu’ils se sont tournés.

 

D’une invitation, c’était un partage.

 

Il a fallu grimper tout en haut pour mieux plonger, replonger ; reprendre comme ils disaient. Un potlatch, un troc entre leur sueur et une eau limpide.

 

D’une invitation, c’était aussi la rumeur. Un murmure qui s’était répandu sur la ville comme une nuit sans étoiles, et sans lumière surtout, qu’il fallait venir repeupler. Faire acte de présence. L’ascension était sans fin, et les marches n’offraient aucune trêve, et le groupe ne faisait que continuer de monter en ligne, et ne s’arrêtait jamais. N’ayons pas l’air de leur prêter des mouvements obliques que démentirait la réalité. C’était infime. De trois à soixante, le groupe s’est formé par affinité, par collage sensoriel, haptique, un désir de descente accru et violent.

 

Un électro-flash, un choc magnétique de grande amplitude. Trouver un gisement de diamants au fond de la caverne, et se délecter du reflet produit par chaque facette de chaque pierre éclairée par une lampe-de-main. De trois à soixante, le groupe à rassemblé plusieurs comités, unis par des liens sûrement fugaces, rencontres nocturnes, du conciliabule intime et secret des Caves jusqu’à la Fête aux Feux où les toxiques circulaient plus facilement entre nous qu’avec d’autres et là tissaient des fils minimes.

 

Pour ouvrir toutes les portes aux vents qui savent ce qu’ils veulent dire, le style n’a pas d’importance.

 

Mais il y avait le danger, et pendant l’ascension, le groupe le savait. Alors il a revêtu le capuchon. Il est devenu Kokoulophoroi, redoutant l’attaque du figurant inquiétant. Il s’est fait discret. Le rendez-vous s’était scindé en soixante rendez-vous, et de la ligne montante, c’est soixante personnes individuelles qui redoutaient le danger. Et en dessous, ça bouillonnait. Ils savaient le sol prêt pour l’éruption, et moi, rien. La trappe est ouverte. Il n’y avait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la ville n’avait rien pu créer. Il était un besoin. Un besoin d’expérience.

L’expérience c’est l’écart, la déviation. Convertir en force cet échange douloureux entre l’invitation et le groupe. Procéder à l’incinération, à la combustion. Maintenant que le passage est ouvert, la descente. J’appelle à penser le groupe, dans un roulement de pierres. Les faisceaux lumineux se détachent du corps et là où il y avait figure et identité, ce n’est que par la création d’un espace par la lumière que le groupe se forme. Le danger est au-dessus. Le figurant inquiétant est loin, au-dessus, sur le bois, marche sur la trappe, mais ne voit pas.

 

Il est aveugle sous la terre, et c’est le tunnel entier qui lui en veut de l’attendre à la surface. Le groupe lui en veut mais oublie, car plus on descend plus on oublie. La nuit d’en bas est chaude, et humide. Sous les pierres roulent des liquides, des eaux phosphorescentes, des poisons d’eau salée, qui indiquent la destination. La Plage n’est pas loin. On m’a dit que le Tunnel était immense, que La Plage où le groupe s’est arrêté n’était que le commencement, et que plus loin, il y avait une île.

 

[ En général, le système navire-amarrage du groupe a une période propre qui s’exprime en minutes. Il ne peut donc être excité par les vagues qui contiennent des périodes allant de quelques secondes à quelques dizaines de secondes, mais l’excitation provient de termes non-linéaires, et ici, ça a duré une heure. Autant de consciences méprises, d’êtres encore inconnus, mirages lumineux et reflets dans l’obscurité, on s’assied. La ligne est brisée, légèrement, peut être diffractée. Qu’un rien dévie en quelque chose de sa ligne, qui serait capable de s’en rendre compte ?

 

La conscience architecture de chacun était perturbée. La Plage et l’Île à l’horizon, évanouies dans une vapeur atmosphérique de nuit noire. Peut- être un fantasme même. Mais, de là-bas ; de l’Île, un volume sonore qui se rapproche. Quelque chose d’une machine de fer, bruyante. Résonance d’un régime d’équilibre qui dépend des éléments dissipatifs du groupe, ou bien d’une rupture d’un composant du système. D’une déclinaison. Du groupe, soixante déclinaisons de groupe, et moi je conjugue. Je convertis en force ces observateurs uni-latéraux en inflexion indispensable, qui, cependant, oriente et désoriente tout. ]

 

Mais si tous les mouvements sont enchaînés dans la nature, si toujours d’un premier naît un second suivant un ordre rigoureux, l’atomisation du groupe ne provoque pas un mouvement qui rompt les lois de la forme, et qui empêche que les causes ne se succèdent à l’infini, d’où viendrait donc cette liberté accordée sous terre à l’individuel ; d’où viendrait, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ? De l’Île vient la réponse. Ou du moins, de l’Île vient d’autres questions. Questions remettant en cause la conscience architecture d’un tout, du potlatch et de ce que l’on voit dans la nuit.

 

Où va-t-on lorsque le cours des eaux toxiques salées est suivi à rebours, en ligne droite, un à un, mais un peu dispersé quand même, un peu décliné, sur une pente inclinée ? Il n’y a pas d’expérience sans écart, sans déviation. L’horizon, là où l’on voit le ciel et la terre se rejoindre. Quand la terre dévie et que le ciel est englouti par l’obscurité, que l’unique source lumineuse d’un être formant un groupe signale la paroi, où se trouve la place de l’horizon ? Autant de questions pour autant d’images, flashes imposés par une discrétion secrète.

 

Il ne peut pas exister de paysage sans horizon car une conscience paysagère dans laquelle on ne distingue la terre, le ciel et leur rencontre – c’est-à-dire l’horizon – n’existe pas. Ainsi qu’il n’y a pas de paysage sans image, le paysage est une représentation visuelle, avant d’être une réalité physique du territoire.

 

Territoire physique est perçu comme paysage si notre regard l’assemble comme en une image, ou si l’étendue physique réelle du territoire forme image à notre regard.

 

Mais dans la moiteur de La Plage, l’Île invisible composaient l’expérience de ces soixante personnes et leurs yeux fermés invoquaient des images de grandeur impudique, de courbes sexuées, corps de sable sculptés par le ressac, de châteaux anciens flottant sur l’eau, tempêtes célestes et colorées par des poisons bienfaisants, vérité réversible. L’horizon comme une frontière invisible entre le paysage et son imaginaire, fata morgana nocturne.

 

De la déclinaison de la ligne à la déclinaison du réel en réalité.

 

Et si le mirage est clinamen, c’est bien parce qu’au fond de cette entraille faite de pierres et d’eau, de rouages mécaniques et de sable dru, un horizon perdure, jamais atteint, maintenu en vie par l’espoir d’un groupe devenu soixante. Le potlatch bat son plein, et les échanges de consciences ne sont pas accordés sur le même ton, les consciences paysagères se heurtant aux consciences-architecture, sans trop de toxiques pourtant, beaucoup de liqueurs glaze, le même glaze que celui de l’océan, ni tout à fait bleu, ni vraiment vert. C’est aussi cette infinie indécision qui compose le groupe, et qui fait trembler la ligne droite.

 

Ce mouvement immanent et perpétuel, dirigé pour tous les atomes dans la même direction, avec la même vitesse, mais pas tout à fait. Le potlatch bat son plein, La Plage, encadrée par son arène de calcaire carbonifère, s’éclaire doucement, fébrilement, d’une pulsation sonore régulière. Les échanges de consciences s’évanouissent dans le mirage sans fond, se répercutent sur l’horizon indistinct pour rester enfermés quelque part, sur l’Île, et l’océan, lentement, s’animent. Les lampes-de-main se rallument une à une, et du silence.

 

Du silence on aperçoit quelques parties de corps encore endormis par l’expérience, les consciences s’éveillent à demi, à mesure que les lanternes reprennent place dans ce paysage minéral. Je suis restée au loin. Et chacune des lumières, soixante atomes incandescents, se sont évanouies brisant la ligne droite déclinée pour retourner à l’horizon qui leur était propre. Ils allaient se retrouver en conciliabule intime et secret des Caves, à La Fête aux Feux, et ailleurs aussi, loin de La Plage bouillonnante, oubliée un peu pour toujours, mais l’Île, elle, sera toujours emplie des consciences.

Le figurant inquiétant est loin derrière, il n’a pas eu son mot à dire, et toujours traquera cet échange, les comités dans leur splendide rassemblement.

 

texte écrit pour Librarioli n°A publié par SILO